Mission au Maroc chez les enfants d’Aïcha…

 

Brillants tels des pierres du désert, effarouchés, 22 regards nous dévisagent à notre arrivée à Tagant, village marocain à 170 km au sud d’Agadir…

Mission particulière de VDC (Voyageurs du Cœur ), Christiane, Sylviane, Hervé et moi souhaitons aider Aïcha qui recueille des enfants orphelins. Dans un premier temps, Hervé retrouve Etienne et Souad pour se diriger vers un autre objectif à Talouine.  Nous avons été conduites de l’aéroport au village par Abdslame,  un ami d’Aïcha. En cours de route, un arrêt café-jus d’orange frais fut un vrai bonheur, ultime pause avant la semaine dense qui s’annonçait. Semaine d’activités qui démarre le jour même, après l’accueil chaleureux d’Aïcha autour d’un tajine de poulet et thé à la menthe. Car la timidité des enfants s’est envolée comme vent de sable…

Au bord d’une route nationale très passagère, jouxtant un café et un garage où sont réparés les pneus de camions une grande partie de la nuit, la maison d’Aïcha s’étage sur trois niveaux ; une grande terrasse la complète.

22 paires d’yeux, 22 énergies débordantes, 22 demandes d’attention, de soins, de jeux…22 désirs d’amour…pas assez de bras ni de jambes pour les satisfaire tous, et pourtant… nous sommes là pour cela, alors nous faisons connaissance, au-delà de la barrière de la langue, les enfants parlant l’arabe. Dix enfants sont à l’école au moment de notre arrivée. Nous en rencontrons tout de suite douze, dont deux bébés : Badre, 6 mois, et Nisrine, 10 mois. Par ordre croissant, vient ensuite Yasmina, 20 mois, puis les âges s’échelonnent entre 2 ans et 7 ans.

Nous enchaînons en allant avec Aïcha chercher les enfants scolarisés : les instituteurs nous expriment combien ils trouvent Aïcha courageuse.

Premier soir, première participation à un repas commun… dans une ambiance très bruyante : deux tables basses de dix enfants assis sur des chaises en plastique en mauvais état, les bébés au biberon par ailleurs. Devant les enfants, des assiettes en porcelaine, sauf pour quatre d’entre eux. L’un pleure. Aïcha nous informe qu’ayant cassé leur assiette, elle les sert dans un grand plat. Est-ce un effet d’optique, mais nous avons l’impression qu’ils sont rationnés par rapport aux autres enfants. Le repas solide est suivi d’un verre d’eau et du lavage des mains.

Avant l’installation pour la nuit, l’une des grandes filles, du haut de ses seuls 7 ans, change les couches des plus petits…ce geste, oublié chez nous par des enfants si jeunes, nous impressionne. Passage aux toilettes, coucher…deux dortoirs de six petits lits et deux chambres avec des matelas par terre accueillent les  enfants pour la nuit. Certains dorment dans des lits à barreaux trop petits en mauvais état. Aïcha, qui dort avec les plus petits sur des matelas au sol, nous offre la chambre des grandes filles avec gentillesse, expliquant que de toute façon, les filles la rejoignent  toutes les nuits.  Nous sommes gênées, nous dormirons les jours suivants dans le salon  –  surchauffé –  pour laisser leur chambre aux grandes filles qui la quitteront comme Aïcha nous l’avait annoncé.

Où est passé le silence du désert ?… les voyageurs s’arrêtent au café, freins crissent, moteurs rugissent, les camions passent sur la route, stoppent au garage, freins crissent, moteurs rugissent, les pneus se font réparer à grands coups de marteau… tout cela inspire grandement le chiot recueilli pour l’un des enfants : il aboie sans discontinuer…

MARDI 28 SEPTEMBRE

Il est cinq heures, Tagant s’éveille… Nous nous levons fourbues de cette nuit bruyante et aboyeuse. Les enfants prennent le petit déjeuner à 7 heures : lait à l’eau ou eau au lait, un enfant repousse le verre, il n’aime pas. Aïcha réagit en rajoutant une cuillère de lait concentré dans chaque verre. Du pain, du beurre, de la confiture, les enfants se précipitent, nous n’avons pas assez de mains.

Aïcha a embauché la veille de notre arrivée une femme âgée qui fait le ménage.

Christiane et moi accompagnons les dix plus grands qui vont à l’école pour 8 heures. A notre retour, nous prenons un en-cas avec quelques enfants autour de nous. Nous nous apercevons rapidement que deux enfants (un garçon de 3 ans et une fillette d’un an et demi) sont privilégiés, ils peuvent manger à toute heure, sont bien habillés : parmi 22 enfants à s’occuper, peut-être est-il compréhensible d’avoir des préférences ?…  la situation, en même temps extrême et délicate, n’est pas à l’heure du jugement.

Sylviane, Christiane et moi nous nous occupons des plus petits : aucun équipement de puériculture, peu de jouets, seulement quelques peluches rangées dans un coin que les enfants ne prennent pas. Nous proposons des activités : dessin par Christiane, beaucoup d’enfants ne savent pas tenir un crayon. Chants et mimes par Sylviane et moi : chants en français, des enfants sur les genoux. Certains reproduisent nos mimes, cela nous encourage ! Interlude de la matinée : une amie d’Aïcha accompagné de son fils, nous rendent visite : thé à la menthe et gâteaux secs, hospitalité marocaine oblige ! Midi et demie, il est temps d’aller chercher les enfants à l’école. Au menu du repas : lentilles avec du pain, les enfants ont faim, ils en redemandent.

L’après-midi, nous partons à Guelmin en taxi collectif pour faire les courses. Aïcha nous explique que d’habitude, elle part avec deux grands (7 ans !) acheter les provisions une fois par semaine. Aujourd’hui, les enfants sont avec la femme âgée et l’amie venue avec son fils. Premier arrêt surprise dans un bureau officiel (Al Omrane) qui a trait à l’habitat et l’environnement prendre un dossier de candidature pour la construction d’une maison sous forme d’un projet associatif. Si le dossier est accepté, le projet sera subventionné à 50%. Aïcha semble avoir deux partenaires, il lui reste un troisième à trouver. Je lui explique que VDC est incapable de subventionner un tel projet.

Restauration rapide et tardive sous forme de sandwiches avant d’effectuer les courses : fruits, légumes, poulets, savons, pharmacie. J’en profite pour acheter le nécessaire pour soigner Darwiche qui a un furoncle au niveau du poitrail. Aïcha rencontre beaucoup de personnes qu’elle connaît à travers la ville.

Retour à la nuit, coucher des enfants… notre dîner n’est possible que vers 23 heures…

MERCREDI 29 SEPTEMBRE

Bruyance quotidienne du petit déjeuner que les  enfants prennent copieux… Pain, beurre, confiture sont plébiscités. La salle dépourvue de meuble n’aide pas au calme, elle fait caisse de résonance.

Nous accompagnons les enfants à l’école, soulageant ainsi Aïcha qui semble épuisée. Sur le chemin du retour, nous rencontrons le directeur de l’école, il vient avec nous chez Aïcha pour lui demander les dossiers de 6 enfants qu’elle n’avait pas eu le temps de remplir. Thé à la menthe et discussion : les classes comportent 20 élèves, les instituteurs ont un niveau licence, il n’y pas de classe maternelle à Tagant. Le directeur aimerait bien créer une classe pour les plus petits mais le budget ne le permet pas pour l’instant. Pendant ce temps, les enfants courent, s’agitent, demandent à être pris dans les bras. Les plus grands (7 ans !) s’occupent des plus petits.

En allant chercher les enfants à l’école à 12h30, Christiane et moi sommes arrêtées par un monsieur sortant de la mairie : il nous demande nos passeports : surprises, nous lui répondons que nous ne les avons pas sur nous, que la priorité est de s’occuper des enfants et de leur repas. Aïcha intervient auprès du caïd. Obligation de présenter nos passeports, de donner le site de VDC « pour notre sécurité » nous dira-t-on, avec un thé à la menthe et une voiture qui vient nous chercher alors que la commune est à 80 mètres…

Repas : frites pour les enfants.

Première tentative de photographier les enfants, atelier dessin après distribution de cahiers, difficulté des enfants à utiliser feutres et crayons : ils demandent plutôt que l’adulte dessine. Ils commencent à crayonner, remplir des formes, quelques uns essaient de reproduire des lettres arabes. La barrière de la langue se fait sentir. Aïcha nous dira que certains sont allés en préscolaire. La sieste pour les enfants est du temps donné aux adultes pour  se restaurer et souffler un peu. Nous nous inquiétons des conditions de sécurité en rapport avec l’escalier, les petits risquent de tomber : nous avions juste oublié que nous étions au Maroc : ici, pas de souci, les enfants sont habitués…

L’après-midi sera animé, comme chaque jour, de chamailleries, pleurs et rires…

JEUDI 30 SEPTEMBRE

Lors du petit déjeuner, les enfants semblent plus calmes, ils mangent plus lentement, se précipitent moins sur la nourriture, des petits morceaux de pain restent sur la table : les estomacs se remplissent, trouvent leur satiété.

Trois enfants sont accompagnés pour 8h00 à l’école, les autres pour 13h30, les instituteurs n’ayant pu proposer la classe au même moment comme ils essaient de la faire d’habitude quand c’est possible.
A la maison, les enfants se disputent, partagent les livres.

Dans la matinée, je m’isole avec Aïcha pour connaître la date de naissance des enfants, ce qui n’est pas possible pour tous, bien qu’Aïcha ait conservé quelques carnets de santé et documents.

L’après-midi, Aïcha et Sylviane se rendent au souk de Bouzakame acheter de la nourriture. Sylviane achète aussi un tournevis, deux petits miroirs, et, luxe suprême, trois tabourets à notre taille : elle craque d’être toujours assise par terre ! De notre côté, nous jouons avec les enfants sur la terrasse avec des jeux apportés de France, nous en douchons dix, faisons une lessive avec une machine peu efficace.
Le retour d’Aïcha et Sylviane est tardif, la faim des enfants réclame la préparation immédiate du repas.

La femme de ménage est renvoyée le soir, après avoir été payée en nourriture, remplacée par une jeune femme, Ayet, qui connait bien Aïcha.

Dans la soirée arrivent Hervé, Etienne et Souad : nous choisissons de diner tous ensemble à l’extérieur, dans la station service, pour se détendre et faire le point sur la situation. Hervé suggère à Sylviane et Christiane d’aller se reposer le lendemain à Guelmin en accompagnant Etienne et Souad. Alors qu’il comptait repartir lui aussi avec eux, il reste avec moi. Merci, Hervé.

VENDREDI 1er OCTOBRE

Matin sans école, petit déjeuner tardif. Hervé et moi jouons avec les enfants.

Sylviane et Christiane partent donc avec Etienne et Souad chez une amie de celle-ci, Zarha : l’accueil est chaleureux et le repas, somptueux. Ils en profitent pour acheter avec son aide, des nécessités pour les enfants dans le souk. Sylviane et Christiane reviennent en fin d’après-midi.

Le repas du soir des enfants est préparé à la hâte, au menu : pâtes. Tension, fatigue, énervement, émotion : les journées sont difficiles.
Sylviane préfère se coucher sans manger, elle est épuisée. Nous dînons très tardivement à l’extérieur.

A quatre heures du matin, je suis réveillée par des enfants qui s’agitent dans le couloir. L’un a uriné dans son lit, deux autres ont la diarrhée. {{{Les nuits sont très courtes}}}, je m’en occupe jusqu’à cinq heures du matin. A ce moment-là, Sylviane se réveille, nous en profitons pour discuter, les journées intenses ne nous  laissant guère la possibilité de nous reposer. Face à la situation, je propose à Sylviane et Christiane de partir se détendre à Agadir. Les conditions sont difficiles : chaleur, bruits, sommeil entrecoupé, agitation des enfants, barrière de la langue…

SAMEDI 2 OCTOBRE

Nous prenons notre petit déjeuner à l’extérieur.

Nous organisons la distribution de dix trousses complètes pour les plus grands et de nounours, poupées pour les plus petits, avant le départ de Christiane et Sylviane escortées d’Hervé : Abdslame les accompagnera à Bouzakame (10 km) d’où partent les taxis collectifs (7 personnes dans une voiture) pour Agadir. Avant ce départ, Abdslame propose une visite en voiture de Tagant, village constitué aussi bien de nouvelles constructions en cours que de maisons en terre écroulées.

Pas d’école ce matin, Aïcha, Ayet et moi dansons avec les enfants. Aïcha m’offre un caftan tout en dansant : c’est la fête !

Aïcha me donne enfin le reçu que je lui demandais pour un versement envoyé il y a quelque temps.

Au retour d’Hervé, nous partons chez Abdslame où nous sommes invités pour le repas de midi. S’y trouvent aussi des membres de la famille et un jeune imam. Je vis l’expérience d’être la seule femme de l’assemblée. Nous nous régalons d’un couscous aux figues vertes, de gâteaux et de fruits.

L’après-midi, nous rencontrons chez Aïcha, l’adjoint du responsable de la commune pour essayer de trouver ensemble des solutions pour aider Aïcha. Cela semble difficile, il y a beaucoup d’aides à donner, car 10% de la population est très pauvre, et par ailleurs, la commune a déjà donné un terrain à Aïcha pour la construction d’une maison, c’est déjà beaucoup.  Nous obtenons pour elle l’accord d’utiliser la voiture de la commune de temps en temps  pour la dépanner. Hervé de son côté demande des informations pour faire entrer un véhicule sans payer de taxes douanières. Dossier à suivre.

DIMANCHE 3 OCTOBRE

Ayant fait le point autour d’un café, Hervé et moi décidons de nous rendre à Guelmin pour des achats. Nous y rencontrons également une Française installée au Maroc qui a aidé Aïcha en 2009, a épongé toutes ses dettes, et a été déçue. Elle est en phase d’adoption d’un orphelin qu’Aïcha avait recueilli. La situation se complique, il est difficile de faire la part des choses.

Nous nous rendons à l’orphelinat de Guelmin pour connaître la situation des orphelins. Nous trouvons le bâtiment, spacieux et en travaux, porte grande ouverte. Nous découvrons une grande cour intérieure, un terrain de jeux, des dortoirs.  Nous demandons à voir le directeur, mais il est absent. Nous rencontrons quatre jeunes garçons de 13-14 ans, ils ne parlent pas français, trois plus petits font la sieste dans un des dortoirs. Nous n’arrivons pas à connaître le nombre exact d’orphelins (60 avec le personnel, ou 20 …). Un établissement sans surveillance, des toilettes sales, je suis un peu déçue.

Au souk, Hervé compare tous les prix, on croirait un inspecteur avec son dossier sous le bras ! Nous faisons le plein de nourriture, des denrées non périssables, dans un supermarché qui nous accorde des prix intéressants : 25 kg de semoule de couscous, 25 kg de pâtes, 25 kg de riz, 25 kg de lentilles, du lait en poudre, des couches pour les bébés, de la confiture…

Nous rentrons en taxi collectif dans la soirée. Le repas est prêt, la maison a été nettoyée de fond en comble par Ayet. Nous jouons avec les enfants, et c’est l’heure du coucher.

C’est le dernier soir à Tagant, Hervé a apporté de la bière, qui produit son effet : une bonne partie de rigolade pour lui et moi.

LUNDI 4 OCTOBRE

C’est le jour du départ : pour que celui-ci soit moins douloureux, nous distribuons les jouets qu’il nous reste. Les enfants n’ont pas école ce matin, cela tombe bien. Je vérifie la guérison du furoncle de Darwiche : c’est un succès, il n’a pas eu besoin de passer par l’hôpital. Je soigne encore quelques bobos. Je fais quelques photos. Nous nous amusons bien avec les enfants, nous avons du mal à partir.

J’insiste auprès d’Aïcha pour qu’elle nous envoie le bilan d’activité et le statut de son association. Je lui conseille de ne pas trop gâter Moustapha et Yasmina, elle acquiesce évidemment, que pourrait-elle faire d’autre ?

Abdslame, toujours aussi serviable,  nous accompagne à Bouzakame  attraper un taxi collectif pour Agadir  – 170 km sous un soleil de plomb  –  où nous retrouvons  Christiane et Sylviane, épanouies,  ainsi que Jacques, James et Françoise qui viennent prendre le relais auprès d’Aïcha. Nous leur présentons la situation.

MARDI 5 OCTOBRE

Nous passons tous ensemble la journée à Agadir.

Je demande à Jacques de rencontrer le trésorier de l’association d’Aïcha, ou de se rendre à la banque avec elle pour connaître la situation financière. Je lui confie aussi la mission d’emmener les enfants qui en ont besoin, chez un  médecin, et surtout la petite Yasmina chez un ophtalmologue car nous avons repéré un problème oculaire.

Nous visitons le souk et nous rendons au supermarché « Marjane ». Nous décidons d’acheter pour tous les enfants des sous-vêtements, des chaussettes et des chaussures, que Jacques, James et Françoise emmèneront. Sur le parking, atelier arrachage d’étiquettes des vêtements pour soulager Aïcha de ce travail.

Nous dînons dans un restaurant au bord de la mer, c’est le dernier soir au Maroc pour certains d’entre nous, pour cette année…

Nous reprenons l’avion demain, 22 regards émerveillés au cœur…

Texte de Véronique Rieu (relu par Isabelle Robin)

Un grand merci aux parrains et marraines qui ont permis de réaliser cette action au Maroc et qui sont issus des familles: AISSA, BEZOU, LACHOT, LE PUILS, MAYEUX, NECTOUX, RAVARY, RENAUDIN, RIEU, TICHIT, ZADEH.

Un grand merci aussi à A. TOUZANI pour son aide précieuse au Maroc.

Un grand merci à J. NECTOUX pour son dévouement sans faille.